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Nawal JAI (directrice conseil RH)

Plongée dans la nuit, dans l’horreur … et l’humanité.

21h15 : je quitte mon pyjama, ma couette et mon chauffage. Je mets 2 pulls en laine épaisse, collants chauds et pantalon, emmitouflée dans un gros manteau qui pèse à lui seul 4 kilos.
Les JOODeurs m’ont donné rendez-vous à 22 heures près de leur Quartier général. Je sors de chez moi, met le chauffage dans la voiture, les doigts déjà glacés.

Arrivée à JOOD, je suis accueillie par une équipe de jeunes bénévoles pleins d’énergie et d’enthousiasme. On monte dans leur local : des centaines de barquettes avec un repas chaud et tout autant de sachets contenant chacun un pain, un yaourt, une pomme nous attendent. Ils ne sont pas tombés du ciel : tout l’après midi, de 14h à 19h00 – une première équipe de bénévoles ainsi que 2 cuisinières ont préparé avec cœur et bonté des repas pour les sans abris.
On retrousse nos manches, et on fait une chaine humaine dans les escaliers pour transporter les lourds bacs contenant les barquettes. On les stocke dans 3 voitures de bénévoles. Je découvre une organisation sans faille, je suis briffée par le responsable distribution.

« Nous distribuons une barquette par personne, pas plus. »

« Attention, il y’a foule lorsque nous nous arrêtons dans nos points de passage. Et chaque fois, des sans abris prétendent ne pas avoir reçu leur barquette et reviennent se positionner dans la file. Ils vont pleurer, crier. Il ne faut pas céder mais il faut donc se souvenir de ceux à qui nous avons déjà remis »
« Distance et proximité : nous offrons des repas mais aussi une attention, un regard, un peu de chaleur humaine »
Ok.

J’espère au fond de moi être à la hauteur.

On démarre. Premier arrêt : boulevard d’anfa. Ce boulevard que je traverse chaque jour. Je me demande en silence pourquoi on s’arrête ici en plein quartier des affaires. Pas une âme en peine à l’horizon. A peine stationnées les voitures, ils sortent de l’ombre des 4 coins du boulevard. De 7 ans à 50 ans – ou beaucoup plus ? Certains a moitié ivres, d’autres sous l’effet de la drogue, d’autres encore – sobres. Les Joodeurs se souviennent de plusieurs d’entre eux, les appellent par leurs prénoms. J’ai le cœur serré. Pas le temps de pleurer. C’est l’heure de la distribution.

Un sans abri nous apporte son support. Il gère la file avec nous, protège les joodeurs, canalise les « brutalités » qui émergent de temps à autre. Je comprends qu’il se sent EXISTER. Il se rend UTILE. Il est sobre. Il a dans les 25 ans. Je me demande si il est perdu a jamais. Je me demande si la vie lui offrira une deuxième chance. Et puis je n’ai plus le temps de me questionner. On distribue une trentaine de repas, on remonte dans la voiture, il faut faire vite. Nous avons un long circuit devant nous. Ziraoui, Bourgogne, Boulevard Mohammed 6, Habous, Gare OuledZiane… Des femmes, des enfants, des femmes avec enfants, des pères avec enfants, des jeunes, des vieux. Ils nous accueillent avec joie. Regroupés en petites communautés ils survivent dans le froid de la nuit. Certaines communautés plutôt calmes. D’autres plutôt agitées. On en retrouve certains qui ont bénéficié de l’opération Hammam la veille – ou 40 SDF ont été emmené au bain, lavés, frottés, astiqués par et avec les bénévoles. D’autres n’ont pas pu en bénéficier. Ils demandent quand sera leur tour. Si ils peuvent avoir un manteau. Un pull. Une veste. Peut être des chaussettes ?
Les JOODeurs continuent. Ils demandent des nouvelles de ceux qui se sont brûlés, de ceux qui ont besoin de soins. Ils prennent des photos, ils notent les besoins. Retour dans la voiture : Zineb s’active : envoie dans un groupe whatsupp les dernières infos, demande combien de couvertures sont encore en stock. Je suis bluffée.

On continue la maraude. Il est plus de minuit. Maintenant, beaucoup de sans abris sont allongés a même le sol, couvert de couvertures sales et de bâches de plastique. On les réveille en annonçant « Le3cha ». Ils émergent. Prient avec nous. Mangent ou conservent pour le lendemain leur ripaille.


Je me les gèle malgré toutes les fringues que je porte. Mais j’ai le cœur chaud.

J’ai envie de pleurer.
J’ai envie de rire.
J’ai envie de prendre tout le monde dans mes bras. Propres, sales.
Douleur. Douceur.
Désespoir. Espoir.
Puissance. Impuissance.
Colère.
Je ne sais plus où donner de la tête. Je ne fais plus le tri dans mes sentiments. Je veux faire le tri dans mon armoire. Donner tout ce que j’ai.

Je me souviens de mon réflexe de changer de trottoir lorsque je marchais et rencontrais ces mêmes personnes dans la rue. Ce reflexe généré par la peur. Je les fuyais sans leur accorder un regard. Je prends conscience de la brutalité de mes réactions. Ces réactions qui ne passent qu’un seul message : tu es marginal. Inexistant. Insignifiant. Tu es sale. Tu es un voleur en puissance. Un drogué. J’ai peur de toi. Tu n’as pas de place dans la société.
Je me prétendais humaine. Une humanité bien sélective.
Grosse gifle.

Distribution bouclée à 2h du matin. Non qu’il n’y aie plus de SDF a soulager. Mais plus de barquettes a distribuer. Les 350 sont liquidées. Nous n’en avons pas eu assez pour les dizaines de SDF parqués autour de la gare OuledZiane.
Grosse envie de chialer.
Et cette jeune fille de 21 ans avec un bébé de 9 mois sur les bras. Assise sur une marche à 1h30 autour de Habous. Sans même une couverture. Elle est à la rue depuis 5 jours. Ses parents ne savent pas qu’elle a eu un enfant. Illégitime. Elle n’a pas voulu abandonner le bébé. Elle était dans un centre, mais le délai d’accueil terminé, la voici dans la rue. On les quitte dans la nuit. On retourne dans nos voitures le cœur gros et avec une obsession : lui trouver une solution. Zineb s’active déjà. Elle voit si une place est encore disponible a l’atelier OUM’S a Rabat. Pour qu’elle bénéficie d’une formation de couture avec un CDI a la clef. Espoir. Les contributeurs, généreux, lui offriront peut etre les 1850 DH par mois pour financer ses 6 mois. 6 mois qui ouvrent les portes d’une nouvelle vie.
Cet autre petit bonhomme de 4 ans.

Cet autre avec son papa dans la rue. Un sourire et une gentillesse a faire fondre un iceberg. Propre comme un sou neuf. Son papa plutôt délabré prend bien soin de lui.

Cette vieille dame qui fait des blagues sans arrêt, nous embrasse la tête, parle français et arabe. La soixantaine.
Des visages, des histoires. Des histoires que personne n’entend.

La loterie de la vie.
Le cercle vicieux de la rue,
Les faire sortir de la rue.
Aide psychologique.
Maison.
Formation.
Un regard, un sourire.
Un pull. Une couverture.
JOODeur un jour, JOODeur toujours.
Envoûtée, enJOODée. Par cette équipe de bénévoles qui s’active. Il y’en a tellement qu’il y’a liste d’attente pour les maraudes. Espoir. Il y’a tellement de bonnes volontés dans ce pays ! Tellement de bonté ! De générosité !
Donner… Donner…


Vous êtes dans une entreprise agroalimentaire ? Vous souhaitez offrir des ingredients ? Contactez JOOD.
Vous êtes riches ? Vous êtes pauvres ? Donnez 10 DH ou 100 ou 1000 ou 10 000. 1 seule fois, plusieurs fois.
Offrez un regard, un sourire. Une couverture.

Merci JOOD : en venant vous aider, c’est vous qui m’êtes venus en aide.
Je ne verrai plus jamais la rue de la même manière. Ni mes semblables. Car cela peut VERITABLEMENT arriver a n’importe lequel d’entre nous.

—- Nawal JAI (directrice conseil RH)

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